[ORANGE] ACCORD POUR L'ÉGALITÉ PROFESSIONNELLE #10 : FRATERNITÉ : INTERROGER LE MOT POUR RENFORCER L'ÉGALITÉ ?
Onglets principaux
Faut-il questionner le mot « Fraternité » ?
La CFDT est profondément attachée au vivre ensemble, au respect des personnes et à la reconnaissance de toutes les sensibilités. Elle défend une société fondée sur le dialogue, la considération mutuelle et la recherche de ce qui rassemble.
C'est dans cet esprit qu’une question peut être posée, sans provocation ni dogmatisme : le mot « fraternité », historiquement formulé au masculin, est-il aujourd’hui perçu par toutes et tous comme pleinement inclusif ? Interroger ce mot ne revient pas à contester les valeurs qu’il porte, mais à s’assurer qu’elles soient partagées, comprises, et vécues par l’ensemble de la société. Comme l’écrivait Simone de Beauvoir : « Les
mots ont un pouvoir libérateur ou oppressif. Leur choix doit être conscient, pour construire un monde plus juste ». interroger un mot, c’est aussi interroger ce qu’il rend visible - ou invisible.
La fraternité : essentielle dans Péquilibre républicain.
Pour comprendre l’enjeu, il faut rappeler que la fraternité n’est pas un simple supplément moral. Comme l'analyse Cynthia Fleury, elle joue une fonction structurante ; elle empêche la liberté de devenir pure concurrence et l’égalité de rester. Une abstraction juridique. Elle introduit le lien.
Après 1848, la fraternité devient sociale. Elle s’incarne dans l’État social, dans l’assistance publique, puis dans la Sécurité sociale. Elle touche à la légitimité - à la question du juste - au-delà de la seule légalité. Elle fonde l’idée que nous sommes responsables les uns des autres. La fraternité n’est donc ni un sentiment vague, ni un simple devoir. Elle est une condition du pacte républicain.
Solidarité et fraternité : éclairages philosophiques.
Peut-on alors lui préférer un autre mot ? André Comte-Sponville rappelle que la solidarité n’est pas d’abord un sentiment, mais une « cohésion interne » et une « dépendance réciproque ». Elle renvoie à l’interdépendance concrète des individus et fonde nos institutions sociales.
La solidarité organise ; la fraternité symbolise. La solidarité structure l’action collective ; la fraternité donne sens au lien commun.
Cynthia Fleury le souligne : nous aurions pu remplacer « fraternité » par « solidarité » dans la devise. Mais la fraternité porte une dimension symbolique forte, une sacralité laïque du lien. La solidarité est peut-être notre manière la plus sûre de la vivre concrètement.
Il ne s’agit donc pas d’opposer ces notions, mais de comprendre ce que chacune apporte.
Ouvrir les possibles pour renforcer l’universalité
La CFDT n'entend ni effacer l’histoire, ni imposer un mot nouveau. Elle considère toutefois qu’un débat serein est possible.
« Solidarité » exprime déjà notre tradition syndicale. D’autres propositions existent, comme « adelphité », mot formé à partir du grec ancien adelphos, qui signifie littéralement « issu du même ventre ». Il désigne la relation de fratrie, c’est-à-dire le lien entre frères et soeurs, sans distinction de sexe.
L’adelphité chercherait ainsi à préserver la dimension symbolique du lien fraternel - appartenir à une même humanité - tout en neutralisant le marquage de genre porté par le mot « fraternité ».
La question n’est pas de fragiliser la devise, mais d’en approfondir la portée universelle.
Si la fraternité est ce qui nous constitue comme société, alors elle doit être comprise et vécue par toutes et tous, sans ambiguïté.
Dans un contexte marqué par les inégalités et la fragmentation sociale, faire vivre la fraternité - ou la solidarité qui l’incarne - est une exigence politique et sociale majeure.
Interroger les mots, c’est renforcer la cohérence de nos engagements. Ouvrir cette réflexion, c'est rester fidèle à l'esprit d'égalité qui fonde notre action.
A réfléchir au quotidien pour rendre visible l’invisible
- Pierre Bourdieu : « Le langage est un instrument de domination symbolique ».
- Éliane Viennot : « Le masculin générique n’est pas neutre : il rend les femmes invisibles ».
- Judith Butler : « Le langage ne se contente pas de décrire le monde : il le produit ».
- Ludwig Wittgenstein : « Les limites de mon langage sont les limites de mon monde ».
- George Orwell : « Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée ».
- Hannah Arendt : « Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action ».
La CFDT n’entend ni clore le débat, ni imposer un vocabulaire. Fidèle à sa tradition de dialogue, elle choisit d’ouvrir une réflexion collective, outillée et exigeante. Interroger les mots, ce n’est pas fragiliser nos valeurs, c’est chercher à les faire vivre pleinement dans une société qui évolue.
À l’approche du 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes, cette réflexion prend un relief particulier. Les droits ne sont jamais définitivement acquis. Partout en Europe et dans le monde, des discours et des projets politiques remettent en cause des avancées que l’on croyait consolidées. L’égalité réelle exige vigilance et engagement.
Ouvrir le débat sur la fraternité, la solidarité ou l’adelphité, ce n’est pas trancher à la place des autres. C’est donner à chacune et chacun les moyens de penser, de débattre et d’agir. C’est ainsi que la CFDT conçoit son rôle : accompagner l’émancipation, sans dogme et sans injonction.